La faim 

Il s’est réveillé un lundi matin avec une faim qu’il ne comprenait pas.

C’était un lundi matin comme les autres.

Oscar, vingt ans, ouvre les yeux sous les coups répétés du réveil. Le son lui martèle le crâne comme un marteau-piqueur. Ses paupières sont lourdes, collées. Sa bouche est sèche, pâteuse. Il reste immobile quelques secondes, tentant de rassembler les fragments flous de son week-end.

Comme beaucoup de jeunes de son âge, Oscar avait pris l’habitude de transformer chaque moment libre en excès. Des soirées étudiantes qui singent les films américains. Une bande de potes. De la musique trop forte. Et beaucoup, beaucoup trop d’alcool.

Ce week-end-là avait une saveur particulière. Une vingtaine d’amis célébraient la fin des partiels. Pour marquer le coup, Thierry, son meilleur ami, avait mis à disposition le chalet de ses parents, perdu dans les Vosges, non loin de Gérardmer. Un endroit parfait. Isolé. Encerclé par les bois. Sans voisins pour se plaindre.

— Putain… comment je suis rentré chez moi ?

Oscar se redresse péniblement. La pièce tangue autour de lui.

— Je me souviens de rien…

Une angoisse sourde lui noue l’estomac.

— J’espère que j’ai pas fait de la merde… surtout pas des vidéos.

Thierry avait cette sale manie de filmer leurs soirées les plus arrosées et de balancer des extraits sur son réseau social préféré.

Oscar attrape son téléphone. Sa vision est trouble. Les rayons du soleil qui filtrent à travers le volet roulant lui brûlent les yeux… puis la peau. Une douleur vive, presque insupportable. Son cœur s’emballe, trop vite, mais avec une régularité inquiétante. Comme dopé.

Il grimace.

— Mais qu’est-ce qui m’arrive ?

— On m’a drogué ?

— J’ai dû vraiment déraper…

Il se lève à tâtons et ferme le volet. L’obscurité engloutit le studio. Aussitôt, la douleur disparaît. Le soulagement est immédiat. Tout devient plus net, plus précis, malgré la pénombre.

Il revient à son téléphone.

Messages reçus.

Samedi – 20 h 00 – Thierry

Qu’est-ce que tu fais ???!! On t’attend bordel

Samedi – 20 h 10 – Thierry

Où es-tu ? C’est le feu ici ! Tu déconnes sérieux !!

Samedi – 20 h 20 – Thierry

Tu pourrais répondre ?! C’est pas ton genre de nous poser un lapin !

Oscar sent le sang quitter son visage.

— Quoi…?

— J’étais pas à la soirée…?

Il fait défiler l’écran.

Appels en absence : 10.

Un souvenir remonte, lentement.

Samedi après-midi. Dix-sept heures. Il était rentré chez lui après les courses. Le coffre de sa vieille Ford débordait de bières et de biscuits apéritifs. Il avait préparé un sac à dos, le strict minimum. Départ à dix-huit heures, seul, depuis la Moselle. Deux heures de route. Facile.

Puis… la panne.

— Ah oui… cette putain de bagnole…

Panne sèche. Cinquante kilomètres avant le chalet. Un lieu-dit paumé, cerné par une forêt épaisse.

— Le porte-à-porte… pour trouver de l’essence…

Sa gorge se serre.

— Et après…?

Une douleur brutale lui tord le ventre.

— J’ai faim.

— J’ai faim… j’ai faim…

Il se lève dans le noir, guidé par l’habitude, jusqu’au placard de la cuisine. Il attrape une boîte de biscuits aux pépites de chocolat et en fourre un dans sa bouche.

Haut-le-cœur immédiat.

Il recrache le biscuit dans l’évier, pris de nausée.

— Mais… c’est pas possible…

— J’ai faim… j’ai soif…

Il jette la boîte sur le plan de travail.

— Bon… reprenons.

Le hameau.

La panne.

Le porte-à-porte.

La maison.

Un chemin privé. Une bâtisse massive, presque un manoir. Façade sombre. Volets de bois délavés, fermés, cloués comme pour empêcher la lumière d’entrer. Une impression de lieu abandonné… et pourtant vivant.

Le porche. Les marches en pierre. La grande porte en bois.

Toc. Toc. Toc.

— Il y a quelqu’un ? S’il vous plaît… je suis en panne sèche…

Un grincement.

La porte s’était ouverte.

Derrière, rien. Que de l’obscurité. Une obscurité épaisse, presque matérielle.

Un frisson lui avait parcouru l’échine.

— Bonjour… je m’appelle Oscar. J’ai besoin d’aide…

Il avait fait un pas. Puis un autre. Le froid. La peur. Cette sensation d’être observé, pesé.

La porte s’était refermée derrière lui.

Le noir total.

Puis plus rien.

Oscar sursaute.

Toc. Toc. Toc.

— Oscar ? C’est Thierry… ça va mec ? On t’a pas vu du week-end.

Il se lève, attiré par la porte, comme guidé par quelque chose d’invisible. Dans le silence, un son s’impose à lui.

Ta-dam. Ta-dam. Ta-dam.

— C’est quoi…?

Sa bouche s’humidifie.

— J’ai faim…

La mélodie est douce. Rassurante.

Le battement du cœur de Thierry, de l’autre côté de la porte.

— J’ai faim…

La porte s’ouvre toute seule.

Thierry entre. L’obscurité avale sa silhouette. La porte se referme dans un grincement humide.

Un cri.

Un bruit animal.

Un gargouillis.

— J’ai faim…

— Mais qu’est-ce qu’il m’arrive…?

Les jours passent.

Puis les semaines.

Oscar et Thierry ne réapparaissent jamais.

Les recherches cessent au bout de quatorze jours. Trop peu d’indices. Aucun véhicule retrouvé. Aucune trace de lutte. Le dossier est classé, rangé dans un tiroir qui ne sera plus jamais ouvert.

Mais le quartier, lui, ne retrouve pas le sommeil.

D’abord, ce sont les animaux. Chats. Chiens. Puis des chevreuils, retrouvés éventrés à la lisière des bois. Les carcasses sont vidées, propres, presque méthodiques. Les vétérinaires parlent d’attaques atypiques. Les gendarmes évoquent un prédateur affamé.

Puis viennent les coupures d’électricité. Toujours les mêmes rues. Toujours à l’aube. Comme si quelque chose refusait la lumière.

Un voisin affirme avoir vu deux silhouettes errer près des pavillons, juste avant le lever du soleil. Elles marchaient lentement. Trop droites. Trop silencieuses. Quand il a crié, elles se sont figées. Puis ont fondu dans l’ombre.

Les habitants commencent à barricader leurs portes.

Une nuit, une caméra de surveillance capte une image. Floue. Instable. Deux formes humaines devant une maison. L’une penche la tête, comme pour écouter. L’autre sourit.

Leurs yeux reflètent la lumière.

Comme ceux d’un animal.

Le lendemain, la maison est vide.

Dans l’appartement d’Oscar, la police découvre quelque chose d’étrange. Le réfrigérateur est plein. Les placards intacts. Aucun signe de lutte.

Sur le mur du salon, gravée à même le plâtre, une phrase se répète, encore et encore, jusqu’à recouvrir presque toute la surface.

J’AI FAIM.

NOUS AVONS FAIM.

La dernière disparition est signalée un lundi matin.

Un étudiant. Vingt ans.

Son réveil continue de sonner dans un studio plongé dans le noir.

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